jeudi 13 décembre 2012

Gamètokrach


On a touché au sperme.

Les résultats sont là : Human Reproduction les publie. Une vaste étude, réalisée de 1989 à 2005 sur plus de 26000 hommes, montre l’approfondissement de la crise de qualité et densité en spermatozoïdes des éjaculations françaises.

Les « causes » en sont connues ; entraperçues, du moins. Ondes nouvelles-technologiques, pesticides, produits phytosanitaires, rayonnements ionisants, phtalates, bisphénols et tutti quanti n’épuisent pas même les possibilités dégénératives ; le rôle-clé de la production étant tenu par les perturbateurs endocriniens, également nommés disrupteurs, xéno-œstrogènes ou leurres à propriétés hormono-mimétiques.

Les échantillons, uniquement et protocolairement prélevés sur des partenaires de femmes totalement stériles (afin,sans doute sérieux, d’évacuer toute intrusion symbolique de l’engendrement dans l’affaire – si ce n’est que, provenant d'usagers de l'assistance médicale à la procréation, ils étaient investis d’un potentiel fantasmatique vers l’Autre Femme) – les éjaculats, donc, présentaient de surcroit une ample modification morphologique. L’âme, depuis Thomas d’Aquin, était canoniquement définie comme « forme du corps » ; la forme du sperme, quant à elle, serait-elle devenue le signe d’âmes en berne de flagelle ? Problème : Sachant que la motilité du spermatozoïde dépend en bonne moitié de la rotation à 180° de la tête, l’inertie des méninges et des membres est-elle soluble dans le devenir-immobile du collet ? 

La concentration en millions par millilitre a ainsi diminué de 33%. Qui mal y pense y verra, le cas échéant, l’image à peine subliminale et clignotante de l’exacte soustraction du tiers.

Soyons rassurés, les concentrations spermatiques restent, en moyenne, dans la « norme fertile » de l'Organisation Mondiale de la Santé. Et gageons que celle-ci la redéfinira avant que l’étiage ne s’établisse durablement en-deçà du seuil, et n’avoisine l’absolu zéro.

Le « monde » dont l’organe est fonction d’une Physique de la reproduction placera-t-il le curseur au niveau nucléaire des spermatides, et plus précisément de l’idiosome ? Là où nul n’est physiologiquement en mesure de concrètement engendrer ? Nul, fors la Science Idéologique du Calcul et sa confiscation technique du procès de fécondation. Une des faces du renversement du régime de la subversion le commande.

L’autre – est un pari.
St. M.

dimanche 9 décembre 2012

L'Axe Coupat-Houellebecq

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Deux spectres hantent le nihilisme français : les spectres de Joyce et Rimbaud. Le Comité invisible de Julien Coupat tirait sur Leopold Bloom, l’amer Michel croit pouvoir nous persuader qu’il est impossible au XXIe siècle de trafiquer dans l’inconnu. Un livre les démasque au passage, en quelques pages : Tout autre – une confession de François Meyronnis (pp. 85-99).
 
« Tiqqun » a eu le mérite de reparler de « guerre civile », d’ouvrir un magasin général bio dans le Désert français, d’avoir deux prisonniers d’opinion à la Santé sous Sarcosi et de ridiculiser Michèle deux ans avant le Printemps tunisien. Michel celui de mettre les pieds dans le plat du Menschenpark. C’est à peu près tout.
 
Le Comité invisible considère la littérature comme « l’ancien régime de la vérité », hait Joyce, ne comprend pas grand-chose à Debord ni au Talmud et rien à Heidegger. Michel a compris que de son point de vue, mieux valait vouloir le rien que ne rien vouloir. Pour le Comité « Tiqqun » comme pour Michel, une seule devise : tuer les pères, tuer le monde.
 
François Meyronnis alias Simon Malve, lui, évolue sans haine parmi les vivants, les morts et les avalanches :
 
« Avant, où que ce soit, à n’importe quelle époque, il y avait partage mais aussi échange entre ceux qui vivent et les défunts. Ce partage comme cet échange faisait l’objet de rites, cérémonies, de toute une symbolisation.
 
De cela il ne subsiste à peine que des loques. Sans qu’on en perçoive la violence une implosion sévère a eu lieu.
 
Les ombres, on les a mises à la porte. Les vivants ont lâché le « peuple éteint », comme l’appelait Homère – illusion de refermer la vie sur elle-même et d’envoyer coucher les morts. Mais ce que voit Simon Malve, en accédant là où s’enroulent le dessus et le dessous, est plus inquiétant ; car il s’agit du modelage du monde de la surface à partir de l’envers : dans les rues, au fond des bureaux, des boutiques, la vie expropriée nourrit les ombres ; lesquelles à leur tour colonisent la vie, au point d’en rendre possible un jour la fabrication industrielle. Ainsi vie morte et mort vivante forment-elles ensemble un circuit marécageux.
 
Alors que les incubés du social ne veulent plus rien faire avec leurs âmes, et leur témoignent autant de respect qu’à des courants d’air, les voilà pris en gage. Translation de tous les êtres sur le plan mort.
 
Comment sortir de ce micmac ? Mon livre ne raconte rien d’autre – conseils pour déjouer l’embûche… Ici le lecteur est convoqué. Au fond c’est lui le personnage du roman ; lui seul peut effectuer le voyage. »
 
A. G. 

Les voix du Pacifique

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L’une des leçons décisives de la « démonstration démocratique » de l’UMP (180.000 votes dont 40.000 procurations) serait presque passée inaperçue. Faut-il prendre en compte les voix des citoyens de métropole lors d’élections serrées dans les départements du Pacifique et de l’Océan indien ?
 
Evidemment non. La démocratie est une affaire trop sérieuse pour y mêler les peuplades primitives d’Europe occidentale.

L'Etat, c'est nous.

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Visiblement fatigué, mais toujours soucieux de pédagogie citoyenne, François Fillon a récemment rappelé aux micros d’une radio soucieuse d’éviter le spectre d’une guerre civile qu’un « parti politique, ce n’est pas une mafia ». L’histoire récente de la droite et l’étrange ballet démocratique organisé depuis quinze jours à la tête de l’UMP sous les yeux ébahis du parrain Sarcosi donnent bien sûr raison à l’ex-premier ministre.
 
Pour faire un « grand parti politique, un parti qui puisse un jour revenir aux commandes du pays », il faut plus qu’une mafia : il en faut deux ou trois.

A. G. 

samedi 8 décembre 2012

ENCORE UN COUP DE PEDAGOGIE!

Le Fleuve Jaune en 2009


Un spectre hante le monde : le spectre du communisme écologique. Toutes les puissances de l’économie mondialisée se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : les marchés financiers et les « partis de gouvernement », Obama et Poutine, la science-à-fric et Manuel Valls. Ce qui se joue ces mois-ci sur l’un des derniers promontoires de cette péninsule asiatique qu’on appelle l’Europe, à Notre-Dame des Landes, se joue aussi à une tout autre échelle dans les vallées de Chine où l’on rase tout pour relier la Rivière des Perles au Fleuve jaune à sec, dans les forêts d’Amazonie ravagées par les « puissances émergentes », dans l’Afrique retournée par les chercheurs de coltan. Tous peuvent le voir, sauf les myopes élus pour quatre ou cinq ans et leurs clubs de groupies hystériques : les « partis ». 

Faisons le bilan des pertes locales : l’opération « César » a dégénéré. Victimes collatérales : le président Hollande, le premier ministre Ayrault, le ministre de l’Intérieur Valls, l’ex-préfet Hagelsteen, l’entreprise Vinci, sans oublier le parti « Europe Ecologie Les Verts » ou BFM TV. 

Hollande : le changement, c’est plus tard, quand ça ira mieux. Mais comme ça n’ira jamais mieux… 

Ayrault : pédagogue et concertateur toujours sérieux, attitude exemplaire, respecte ses camarades et les procédures, régulier dans l’erreur. 

Valls en quelques bourdes : « ultragauche », « kyste durable », « il n’y a jamais de conditions au dialogue ». Bref : la gauche « white », la gauche « blancos » et la flicaille d’Evry au pouvoir. « Quelle image de notre ville… » 

L’ex-préfet de Loire Atlantique Hagelsteen devenu conseiller du président de Vinci : sa tête sur le Who’s Who le dit bien : « Ben quoi, moi aussi j’ai le droit au conflit d’intérêt. » 

L’entreprise Vinci, « présente dans plus de 100 pays » : « Nous recrutons les fonctionnaires qui nous ont décroché des contrats. Et alors ? Nous bétonnons partout sur la planète les terres où des paysans de tous âges démontrent qu’on peut vivre au XXIème siècle sans l’aide de l’Etat, ni de Monsanto, ni les emplois de la mafia du BTP. Et alors ? Nous démontrons que la privatisation des moyens de transports est l’une des plus efficaces manières de racketter les administrés de la moitié du globe. Et alors ? » 

Duflot & Canfin : « On reste au gouvernement. De toute façon, Notre-Dame des Landes c’est dans l’hémisphère sud. » 

 BFM TV : « On filme pour la DCRI, et alors ? » 

La bonne nouvelle du dimanche 27 : « On a détruit vos maisons, on a gazé vos champs, on a cogné vos copines, on a coupé vos arbres, on a filmé vos visages et vous n’êtes toujours pas contents, vous rameutez du monde de toute l’Europe et du Maghreb par internet ? Très bien, on va vous remettre encore un coup de pédagogie ! » 

Messieurs-dames des « partis de gouvernement » et du « partenariat public-privé » mondialisé : la pédagogie, c’est pour les enfants. Le communisme écologique, c’est pour les adultes. 

A. G., M. N.

mardi 3 avril 2012

Règles de vie


J’ai juré par le Verbe en personne, qui est pour moi Dieu suprême,
principe issu du principe, venu du Père immortel,
image de l’archétype, nature égale à celle du géniteur,
qui est arrivé du ciel pour entrer dans la vie des hommes,
j’ai juré de ne pas rejeter par mon esprit, avec des idées hostiles,
le grand Esprit, non plus que le Verbe, par un verbe ennemi.
Si je venais à diviser la divinité de l’éclatante Trinité,
en suivant les mots d’ordre de temps adverses ;
si un haut siège venait jamais aiguillonner mon esprit
ou si je prêtais la main au désir de l’adversaire ;
si je faisais passer avant Dieu l’appui humain,
en attachant mes amarres à une pierre sans consistance ;
si jamais, la prospérité venue, je contractais un esprit arrogant
ou si inversement, atteint par le malheur, je me laissais abattre ;
si je défendais ma fierté au-dessus de ce qui est sacré ;
si, voyant les méchants jouir du calme ou les hommes de bien
rencontrer des écueils, je venais à quitter le droit chemin ;
si l’envie dévorait mon esprit et si, jouissant d’un pied ferme,
je venais à rire de la chute des autres, fussent-ils impies ;
si mon esprit succombait sous la montée de la bile, si ma langue
effrénée se mettait à courir et si mon cœur dardait un œil lascif ;
si je haïssais quelqu’un sans raison et si de mon ennemi
je tirais vengeance par ruse ou bien ouvertement ;
si je renvoyais de ma demeure le pauvre les mains vides,
ou bien l’âme assoiffée de la parole céleste,
que le Christ soit propice plutôt à un autre, et que le vent
emporte mes labeurs antérieurs ainsi que ceux de ma vieillesse.
Telles sont les lois ausquelles j’ai lié mon existence. Mais si je parviens
à combler mes désirs, grâce t’en soit redue, incorruptible.


Saint Grégoire de Naziance

mardi 10 mai 2011

Mandorle du Verbe

Le nom, la bouche, la chair se tressent :
C’est une fleur de parole déracinant la peur ;
Fibres, nervures, la sève qui s’adresse,
Par la tige, forte, gracile splendeur,
À la rivière adamantine du baptême
Résurgent et plénier où la source demeure.

Le verrou impropre au corps même
Sème la stupeur sèche dans les yeux,
Quand l’esprit palpitant, lui, aime

Et goûte le poisson glorieux.

Le vin souple est la proue de sa joie,
La présence l’étrave claire de l’adieu.

Une flèche éternelle fait sa proie
De la mort, traversée par la flamme

De l’amour irisé, transfigurant carquois,
À la plume de colombe, à la foi d’une femme.

Des os, la moelle est cette fruition
Qui s’élève en un frisson d’âme
Aux narines ourlées de la corruption
Dans la volute spirale des parfums.

Une vigueur nouvelle étreint Sion :
Promesse, Annonce, tenue, trine, Un.

La merveille est le sens obvie
Que l’arc-en-terre lève en chacun :

L’illuminant, le Venir vit.


Stéphane Marie, avril 2011

mardi 26 avril 2011

De la puberté

Rien n’est donc plus chimérique que le préjugé des hommes à cet égard, et rien de plus incertain que ces prétendus signes de la virginité du corps. Une jeune personne aura commerce avec un homme avant l’âge de la puberté, et pour la première fois ; cependant elle ne donnera aucune marque de cette virginité : ensuite la même personne, après quelque temps d’interruption, lorsqu’elle sera arrivée à la puberté, ne manquera guère, si elle se porte bien, d’avoir tous ces signes et de répandre du sang dans de nouvelles approches ; elle ne deviendra pucelle qu’après avoir perdu sa virginité ; elle pourra même le devenir plusieurs fois de suite et aux mêmes conditions : une autre, au contraire, qui sera vierge en effet, ne sera pas pucelle, ou du moins n’en aura pas la moindre apparence.

Buffon, Histoire naturelle de l’homme

mardi 12 avril 2011

Sprezzatura n°3

Virginal Tempo

Collectif
, Virginités

Stéphane Marie, Le corps certain
Jean Duns Scot, L’Immaculée Conception de la bienheureuse Vierge
Michaël Gorzejewski & Luc Guégan, Conversation au bord du vide
Friedrich Hölderlin, À la Madone
Léo Zyngerman, Ici, dans le brouillard
Anonyme, Histoire juive de Jésus – Toledoth Yechou
Boyer d’Argens, Lettres juives (extraits)
Sandrick Le Maguer, Marie double-fond
Jean-Hugues Larché, Divine indétermination

jeudi 31 mars 2011

Notes pour un appel à l'Orient

Les Etats arabes meurent. Où pourraient mener leurs politiques nationales, fondées sur la misère de leurs peuples ?

Il n’y a pas eu de révolution égyptienne. Elle est morte dès les premiers jours; elle est morte avec les ouvriers du textile fusillés pour “communisme”. En Egypte on endort la foule en lui montrant le canal de Suez. Les Anglais ne s’en iront pas loin: seulement jusqu’en Jordanie ou en Libye.

L’Arabie Saoudite fonde sa vie sociale sur le Coran et vend son pétrole aux Américains. Tout le Moyen-Orient est aux mains des militaires. Les puissances capitalistes dressent des nationalismes rivaux, et en jouent.

Il faut dépasser toute idée de nationalisme.

L’Afrique du nord doit se libérer non seulement d’une occupation étrangère, mais de ses maîtres féodaux. Nous devons reconnaître notre pays partout où règne une idée de liberté qui nous convienne, et là seulement.

Nos frères sont au-delà des questions de frontière et de race. Certaines oppositions, comme le conflit avec l’Etat d’Israël, ne peuvent être résolus que par la révolution dans les deux camps. Il faut dire aux pays arabes: Notre cause est commune. Il n’y a pas d’Occident en face de vous.

Mohammed Dahou, 27 juillet 1954

mercredi 9 juin 2010

Sprezzatura n°2


Servitudes abandonnées


Collectif, Lanthanontes
Léo Zyngerman, L’art de la fuite
Stéphane Marie, Catéchisme
Vittorio Alfieri, De la tyrannie (extraits)
Luc Guégan, Le départ du volontaire
Donatien-Alphonse-François, marquis de Sade, Étrennes
philosophiques

Sandrick Le Maguer, Sade, l’implosion de la prison
Métie Navajo, Règne du paysage
Jean-Hugues Larché, La liberté libre
Edward Sexby, Tuer n’est pas assassiner
Alexandre Gambler, Vivre n’est pas assassiner



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vendredi 28 mai 2010

Essai sur l’art de ramper, à l’usage des Courtisans


PAUL-HENRI THIRY, BARON D’HOLBACH (1723-1789)

Emblématique figure de la philosophie matérialiste, avocat au Parlement, savant membre des académies de Berlin et Saint-Pétersbourg, ami et interlocuteur de Buffon, D’Alembert, Rousseau, Diderot, Mme D’Epinay, Hume et Sterne entre autres, traducteur de Swift, le Baron D’Holbach, d’origine allemande, d’expression française, est un des plus éminents contributeurs de l’Encyclopédie, où il rédigea plusieurs centaines d’articles. Son Système de la nature, ou des loix du monde physique & du monde moral de 1770 eut le plus grand retentissement scandaleux.
Le présent opuscule de 1764, publié en 1813, est extrait du cinquième tome de la
Correspondance littéraire, philosophique et critique, adressée à un souverain d’Allemagne de Grimm et Diderot, où il était placé sous la rubrique « Facéties philosophiques tirées des manuscrits de feu M. le baron d’Holbach ».


L’homme de Cour est sans contredit la production la plus curieuse que montre l’espèce humaine. C’est un animal amphibie dans lequel tous les contrastes se trouvent communément rassemblés. Un philosophe danois compare le courtisan à la statue composée de matières très différentes que Nabuchodonosor vit en songe. « La tête du courtisan est, dit-il, de verre, ses cheveux sont d’or, ses mains sont de poix-résine, son corps est de plâtre, son cœur est moitié de fer et moitié de boue, ses pieds sont de paille, et son sang est un composé d’eau et de vif-argent. »

II faut avouer qu’un animal si étrange est difficile à définir ; loin d’être connu des autres, il peut à peine se connaître lui-même ; cependant il paraît que, tout bien considéré, on peut le ranger dans la classe des hommes, avec cette différence néanmoins que les hommes ordinaires n’ont qu’une âme, au lieu que l’homme de Cour paraît sensiblement en avoir plusieurs. En effet, un courtisan est tantôt insolent et tantôt bas ; tantôt de l’avarice la plus sordide et de l’avidité la plus insatiable, tantôt de la plus extrême prodigalité, tantôt de l’audace la plus décidée, tantôt de la plus honteuse lâcheté, tantôt de l’arrogance la plus impertinente, et tantôt de la politesse la plus étudiée ; en un mot c’est un Protée, un Janus, ou plutôt un Dieu de l’Inde qu’on représente avec sept faces différentes.

Quoi qu’il en soit, c’est pour ces animaux si rares que les Nations paraissent faites ; la Providence les destine à leurs menus plaisirs ; le Souverain lui-même n’est que leur homme d’affaires ; quand il fait son devoir, il n’a d’autre emploi que de songer à contenter leurs besoins, à satisfaire leurs fantaisies ; trop heureux de travailler pour ces hommes nécessaires dont l’Etat ne peut se passer. Ce n’est que pour leur intérêt qu’un Monarque doit lever des impôts, faire la paix ou la guerre, imaginer mille inventions ingénieuses pour tourmenter et soutirer ses peuples. En échange de ces soins les courtisans reconnaissants payent le Monarque en complaisances, en assiduités, en flatteries, en bassesses, et le talent de troquer contre des grâces ces importantes marchandises est celui qui sans doute est le plus utile à la Cour.

Les philosophes, qui communément sont gens de mauvaise humeur, regardent à la vérité le métier de courtisan comme bas, comme infâme, comme celui d’un empoisonneur. Les peuples ingrats ne sentent point toute l’étendue des obligations qu’ils ont à ces grands généreux, qui, pour tenir leur Souverain en belle humeur, se dévouent à l’ennui, se sacrifient à ses caprices, lui immolent continuellement leur honneur, leur probité, leur amour-propre, leur honte et leurs remords ; ces imbéciles ne sentent donc point le prix de tous ces sacrifices ? Ils ne réfléchissent point à ce qu’il en doit coûter pour être un bon courtisan ? Quelque force d’esprit que l’on ait, quelqu’encuirassée que soit la conscience par l’habitude de mépriser la vertu et de fouler aux pieds la probité, les hommes ordinaires ont toujours infiniment de peine à étouffer dans leur cœur le cri de la raison. Il n’y a guère que le courtisan qui parvienne à réduire cette voix importune au silence ; lui seul est capable d’un aussi noble effort.

Si nous examinons les choses sous ce point de vue, nous verrons que, de tous les arts, le plus difficile est celui de ramper. Cet art sublime est peut-être la plus merveilleuse conquête de l’esprit humain. La nature a mis dans le cœur de tous les hommes un amour-propre, un orgueil, une fierté qui sont, de toutes les dispositions, les plus pénibles à vaincre. L’âme se révolte contre tout ce qui tend à la déprimer ; elle réagit avec vigueur toutes les fois qu’on la blesse dans cet endroit sensible ; et si de bonne heure on ne contracte l’habitude de combattre, de comprimer, d’écraser ce puissant ressort, il devient impossible de le maîtriser. C’est à quoi le courtisan s’exerce dans l’enfance, étude bien plus utile sans doute que toutes celles qu’on nous vante avec emphase, et qui annonce dans ceux qui ont acquis ainsi la faculté de subjuguer la nature une force dont très peu d’êtres se trouvent doués. C’est par ces efforts héroïques, ces combats, ces victoires qu’un habile courtisan se distingue et parvient à ce point d’insensibilité qui le mène au crédit, aux honneurs, à ces grandeurs qui font l’objet de l’envie de ses pareils et celui de l’admiration publique.

Que l’on exalte encore après cela les sacrifices que la Religion fait faire à ceux qui veulent gagner le ciel ! Que l’on nous parle de la force d’âme de ces philosophes altiers qui prétendent mépriser tout ce que les hommes estiment ! Les dévots et les sages n’ont pu vaincre l’amour-propre ; l’orgueil semble très compatible avec la dévotion et la philosophie. C’est au seul courtisan qu’il est réservé de triompher de lui-même et de remporter une victoire complète sur les sentiments de son cœur. Un parfait courtisan est sans contredit le plus étonnant de tous les hommes. Ne nous parlez plus de l’abnégation des dévots pour la Divinité, l’abnégation véritable est celle d’un courtisan pour son maître ; voyez comme il s’anéantit en sa présence ! il devient une pure machine, ou plutôt il n’est plus rien ; il attend de lui son être, il cherche à démêler dans ses traits ceux qu’il doit avoir lui-même ; il est comme une cire molle prête à recevoir toutes les impressions qu’on voudra lui donner.

Il est quelques mortels qui ont de la roideur dans l’esprit, un défaut de souplesse dans l’échine, un manque de flexibilité dans la nuque du cou ; cette organisation malheureuse les empêche de se perfectionner dans l’art de ramper et les rend incapables de s’avancer à la Cour. Les serpents et les reptiles parviennent au haut des montagnes et des rochers, tandis que le cheval le plus fougueux ne peut jamais s’y guinder. La Cour n’est point faite pour ces personnages altiers, inflexibles, qui ne savent ni se prêter aux caprices, ni céder aux fantaisies, ni même, quand il en est besoin, approuver ou favoriser les crimes que la grandeur juge nécessaires au bien-être de l’Etat.

Un bon courtisan ne doit jamais avoir d’avis, il ne doit avoir que celui de son maître ou du ministre, et sa sagacité doit toujours le lui faire pressentir ; ce qui suppose une expérience consommée et une connaissance profonde du cœur humain. Un bon courtisan ne doit jamais avoir raison, il ne lui est point permis d’avoir plus d’esprit que son maître ou que le distributeur de ses grâces, il doit bien savoir que le Souverain et l’homme en place ne peuvent jamais se tromper.

Le courtisan bien élevé doit avoir l’estomac assez fort pour digérer tous les affronts que son maître veut bien lui faire. Il doit dès la plus tendre enfance apprendre à commander à sa physionomie, de peur qu’elle ne trahisse les mouvements secrets de son cœur ou ne décèle un dépit involontaire qu’une avanie pourrait y faire naître. Il faut pour vivre à la Cour avoir un empire complet sur les muscles de son visage, afin de recevoir sans sourciller les dégoûts les plus sanglants. Un boudeur, un homme qui a de l’humeur ou de la susceptibilité ne saurait réussir.

En effet, tous ceux qui ont le pouvoir en main prennent communément en fort mauvaise part que l’on sente les piqûres qu’ils ont la bonté de faire ou que l’on s’avise de s’en plaindre. Le courtisan devant son maître doit imiter ce jeune Spartiate que l’on fouettait pour avoir volé un renard ; quoique durant l’opération l’animal caché sous son manteau lui déchirât le ventre, la douleur ne put lui arracher le moindre cri. Quel art, quel empire sur soi-même ne suppose pas cette dissimulation profonde qui forme le premier caractère du vrai courtisan ! Il faut que sans cesse sous les dehors de l’amitié il sache endormir ses rivaux, montrer un visage ouvert, affectueux, à ceux qu’il déteste le plus, embrasser avec tendresse l’ennemi qu’il voudrait étouffer ; il faut enfin que les mensonges les plus impudents ne produisent aucune altération sur son visage.
Le grand art du courtisan, l’objet essentiel de son étude, est de se mettre au fait des passions et des vices de son maître, afin d’être à portée de le saisir par son faible : il est pour lors assuré d’avoir la clef de son cœur. Aime-t-il les femmes ? il faut lui en procurer. Est-il dévot ? il faut le devenir ou se faire hypocrite. Est-il ombrageux ? il faut lui donner des soupçons contre tous ceux qui l’entourent. Est-il paresseux ? il ne faut jamais lui parler d’affaires ; en un mot il faut le servir à sa mode et surtout le flatter continuellement. Si c’est un sot, on ne risque rien à lui prodiguer les flatteries même qu’il est le plus loin de mériter ; mais si par hasard il avait de l’esprit ou du bon sens, ce qui est assez rarement à craindre, il y aurait quelques ménagements à prendre.

Le courtisan doit s’étudier à être affable, affectueux et poli pour tous ceux qui peuvent lui aider et lui nuire ; il ne doit être haut que pour ceux dont il n’a pas besoin. Il doit savoir par cœur le tarif de tous ceux qu’il rencontre, il doit saluer profondément la femme de chambre d’une Dame en crédit, causer familièrement avec le suisse ou le valet de chambre du ministre, caresser le chien du premier commis ; enfin il ne lui est pas permis d’être distrait un instant ; la vie du courtisan est une étude continuelle.

Un véritable courtisan est tenu comme Arlequin d’être l’ami de tout le monde, mais sans avoir la faiblesse de s’attacher à personne ; obligé même de triompher de l’amitié, de la sincérité, ce n’est jamais qu’à l’homme en place que son attachement est dû, et cet attachement doit cesser aussitôt que le pouvoir cesse. Il est indispensable de détester sur-le-champ quiconque a déplu au maître ou au favori en crédit.

Que l’on juge d’après cela si la vie d’un parfait courtisan n’est pas une longue suite de travaux pénibles. Les Nations peuvent-elles paver trop chèrement un corps d’hommes qui se dévoue à ce point pour le service du Prince ? Tous les trésors des peuples suffisent à peine pour payer des héros qui se sacrifient entièrement au bonheur public ; n’est-il pas juste que des hommes qui se damnent de si bonne grâce pour l’avantage de leurs concitoyens soient au moins bien payés en ce monde ?

Quel respect, quelle vénération ne devons-nous pas avoir pour ces êtres privilégiés que leur rang, leur naissance rend naturellement si fiers, en voyant le sacrifice généreux qu’ils font sans cesse de leur fierté, de leur hauteur, de leur amour-propre ! Ne poussent-ils pas tous les jours ce sublime abandon d’eux-mêmes jusqu’à remplir auprès du Prince les mêmes fonctions que le dernier des valets remplit auprès de son maître ? Ils ne trouvent rien de vil dans tout ce qu’ils font pour lui ; que dis-je ? ils se glorifient des emplois les plus bas auprès de sa sacrée personne ; ils briguent nuit et jour le bonheur de lui être utiles, ils le gardent à vue, se rendent les ministres complaisants de ses plaisirs, prennent sur eux ses sottises ou s’empressent de les applaudir ; en un mot, un bon courtisan est tellement absorbé dans l’idée de son devoir, qu’il s’enorgueillit souvent de faire des choses auxquelles un honnête laquais ne voudrait jamais se prêter. L’esprit de l’Évangile est l’humilité ; le Fils de l’Homme nous a dit que celui qui s’exalte serait humilié ; l’inverse n’est pas moins sûr, et les gens de Cour suivent le précepte à la lettre. Ne soyons donc plus surpris si la Providence les récompense sans mesure de leur souplesse, et si leur abjection leur procure les honneurs, la richesse et le respect des Nations.