Buffon, Histoire naturelle de l’homme
Revue de littérature
Virginal Tempo
Les Etats arabes meurent. Où pourraient mener leurs politiques nationales, fondées sur la misère de leurs peuples ?
Il n’y a pas eu de révolution égyptienne. Elle est morte dès les premiers jours; elle est morte avec les ouvriers du textile fusillés pour “communisme”. En Egypte on endort la foule en lui montrant le canal de Suez. Les Anglais ne s’en iront pas loin: seulement jusqu’en Jordanie ou en Libye.
L’Arabie Saoudite fonde sa vie sociale sur le Coran et vend son pétrole aux Américains. Tout le Moyen-Orient est aux mains des militaires. Les puissances capitalistes dressent des nationalismes rivaux, et en jouent.
Il faut dépasser toute idée de nationalisme.
L’Afrique du nord doit se libérer non seulement d’une occupation étrangère, mais de ses maîtres féodaux. Nous devons reconnaître notre pays partout où règne une idée de liberté qui nous convienne, et là seulement.
Nos frères sont au-delà des questions de frontière et de race. Certaines oppositions, comme le conflit avec l’Etat d’Israël, ne peuvent être résolus que par la révolution dans les deux camps. Il faut dire aux pays arabes: Notre cause est commune. Il n’y a pas d’Occident en face de vous.
Mohammed Dahou, 27 juillet 1954
PAUL-HENRI THIRY, BARON D’HOLBACH (1723-1789)
Emblématique figure de la philosophie matérialiste, avocat au Parlement, savant membre des académies de Berlin et Saint-Pétersbourg, ami et interlocuteur de Buffon, D’Alembert, Rousseau, Diderot, Mme D’Epinay, Hume et Sterne entre autres, traducteur de Swift, le Baron D’Holbach, d’origine allemande, d’expression française, est un des plus éminents contributeurs de l’Encyclopédie, où il rédigea plusieurs centaines d’articles. Son Système de la nature, ou des loix du monde physique & du monde moral de 1770 eut le plus grand retentissement scandaleux.
Le présent opuscule de 1764, publié en 1813, est extrait du cinquième tome de la Correspondance littéraire, philosophique et critique, adressée à un souverain d’Allemagne de Grimm et Diderot, où il était placé sous la rubrique « Facéties philosophiques tirées des manuscrits de feu M. le baron d’Holbach ».
L’homme de Cour est sans contredit la production la plus curieuse que montre l’espèce humaine. C’est un animal amphibie dans lequel tous les contrastes se trouvent communément rassemblés. Un philosophe danois compare le courtisan à la statue composée de matières très différentes que Nabuchodonosor vit en songe. « La tête du courtisan est, dit-il, de verre, ses cheveux sont d’or, ses mains sont de poix-résine, son corps est de plâtre, son cœur est moitié de fer et moitié de boue, ses pieds sont de paille, et son sang est un composé d’eau et de vif-argent. »
II faut avouer qu’un animal si étrange est difficile à définir ; loin d’être connu des autres, il peut à peine se connaître lui-même ; cependant il paraît que, tout bien considéré, on peut le ranger dans la classe des hommes, avec cette différence néanmoins que les hommes ordinaires n’ont qu’une âme, au lieu que l’homme de Cour paraît sensiblement en avoir plusieurs. En effet, un courtisan est tantôt insolent et tantôt bas ; tantôt de l’avarice la plus sordide et de l’avidité la plus insatiable, tantôt de la plus extrême prodigalité, tantôt de l’audace la plus décidée, tantôt de la plus honteuse lâcheté, tantôt de l’arrogance la plus impertinente, et tantôt de la politesse la plus étudiée ; en un mot c’est un Protée, un Janus, ou plutôt un Dieu de l’Inde qu’on représente avec sept faces différentes.
Quoi qu’il en soit, c’est pour ces animaux si rares que les Nations paraissent faites ; la Providence les destine à leurs menus plaisirs ; le Souverain lui-même n’est que leur homme d’affaires ; quand il fait son devoir, il n’a d’autre emploi que de songer à contenter leurs besoins, à satisfaire leurs fantaisies ; trop heureux de travailler pour ces hommes nécessaires dont l’Etat ne peut se passer. Ce n’est que pour leur intérêt qu’un Monarque doit lever des impôts, faire la paix ou la guerre, imaginer mille inventions ingénieuses pour tourmenter et soutirer ses peuples. En échange de ces soins les courtisans reconnaissants payent le Monarque en complaisances, en assiduités, en flatteries, en bassesses, et le talent de troquer contre des grâces ces importantes marchandises est celui qui sans doute est le plus utile à la Cour.
Les philosophes, qui communément sont gens de mauvaise humeur, regardent à la vérité le métier de courtisan comme bas, comme infâme, comme celui d’un empoisonneur. Les peuples ingrats ne sentent point toute l’étendue des obligations qu’ils ont à ces grands généreux, qui, pour tenir leur Souverain en belle humeur, se dévouent à l’ennui, se sacrifient à ses caprices, lui immolent continuellement leur honneur, leur probité, leur amour-propre, leur honte et leurs remords ; ces imbéciles ne sentent donc point le prix de tous ces sacrifices ? Ils ne réfléchissent point à ce qu’il en doit coûter pour être un bon courtisan ? Quelque force d’esprit que l’on ait, quelqu’encuirassée que soit la conscience par l’habitude de mépriser la vertu et de fouler aux pieds la probité, les hommes ordinaires ont toujours infiniment de peine à étouffer dans leur cœur le cri de la raison. Il n’y a guère que le courtisan qui parvienne à réduire cette voix importune au silence ; lui seul est capable d’un aussi noble effort.
Si nous examinons les choses sous ce point de vue, nous verrons que, de tous les arts, le plus difficile est celui de ramper. Cet art sublime est peut-être la plus merveilleuse conquête de l’esprit humain. La nature a mis dans le cœur de tous les hommes un amour-propre, un orgueil, une fierté qui sont, de toutes les dispositions, les plus pénibles à vaincre. L’âme se révolte contre tout ce qui tend à la déprimer ; elle réagit avec vigueur toutes les fois qu’on la blesse dans cet endroit sensible ; et si de bonne heure on ne contracte l’habitude de combattre, de comprimer, d’écraser ce puissant ressort, il devient impossible de le maîtriser. C’est à quoi le courtisan s’exerce dans l’enfance, étude bien plus utile sans doute que toutes celles qu’on nous vante avec emphase, et qui annonce dans ceux qui ont acquis ainsi la faculté de subjuguer la nature une force dont très peu d’êtres se trouvent doués. C’est par ces efforts héroïques, ces combats, ces victoires qu’un habile courtisan se distingue et parvient à ce point d’insensibilité qui le mène au crédit, aux honneurs, à ces grandeurs qui font l’objet de l’envie de ses pareils et celui de l’admiration publique.
Que l’on exalte encore après cela les sacrifices que la Religion fait faire à ceux qui veulent gagner le ciel ! Que l’on nous parle de la force d’âme de ces philosophes altiers qui prétendent mépriser tout ce que les hommes estiment ! Les dévots et les sages n’ont pu vaincre l’amour-propre ; l’orgueil semble très compatible avec la dévotion et la philosophie. C’est au seul courtisan qu’il est réservé de triompher de lui-même et de remporter une victoire complète sur les sentiments de son cœur. Un parfait courtisan est sans contredit le plus étonnant de tous les hommes. Ne nous parlez plus de l’abnégation des dévots pour la Divinité, l’abnégation véritable est celle d’un courtisan pour son maître ; voyez comme il s’anéantit en sa présence ! il devient une pure machine, ou plutôt il n’est plus rien ; il attend de lui son être, il cherche à démêler dans ses traits ceux qu’il doit avoir lui-même ; il est comme une cire molle prête à recevoir toutes les impressions qu’on voudra lui donner.
Il est quelques mortels qui ont de la roideur dans l’esprit, un défaut de souplesse dans l’échine, un manque de flexibilité dans la nuque du cou ; cette organisation malheureuse les empêche de se perfectionner dans l’art de ramper et les rend incapables de s’avancer à la Cour. Les serpents et les reptiles parviennent au haut des montagnes et des rochers, tandis que le cheval le plus fougueux ne peut jamais s’y guinder. La Cour n’est point faite pour ces personnages altiers, inflexibles, qui ne savent ni se prêter aux caprices, ni céder aux fantaisies, ni même, quand il en est besoin, approuver ou favoriser les crimes que la grandeur juge nécessaires au bien-être de l’Etat.
Un bon courtisan ne doit jamais avoir d’avis, il ne doit avoir que celui de son maître ou du ministre, et sa sagacité doit toujours le lui faire pressentir ; ce qui suppose une expérience consommée et une connaissance profonde du cœur humain. Un bon courtisan ne doit jamais avoir raison, il ne lui est point permis d’avoir plus d’esprit que son maître ou que le distributeur de ses grâces, il doit bien savoir que le Souverain et l’homme en place ne peuvent jamais se tromper.
Le courtisan bien élevé doit avoir l’estomac assez fort pour digérer tous les affronts que son maître veut bien lui faire. Il doit dès la plus tendre enfance apprendre à commander à sa physionomie, de peur qu’elle ne trahisse les mouvements secrets de son cœur ou ne décèle un dépit involontaire qu’une avanie pourrait y faire naître. Il faut pour vivre à la Cour avoir un empire complet sur les muscles de son visage, afin de recevoir sans sourciller les dégoûts les plus sanglants. Un boudeur, un homme qui a de l’humeur ou de la susceptibilité ne saurait réussir.
En effet, tous ceux qui ont le pouvoir en main prennent communément en fort mauvaise part que l’on sente les piqûres qu’ils ont la bonté de faire ou que l’on s’avise de s’en plaindre. Le courtisan devant son maître doit imiter ce jeune Spartiate que l’on fouettait pour avoir volé un renard ; quoique durant l’opération l’animal caché sous son manteau lui déchirât le ventre, la douleur ne put lui arracher le moindre cri. Quel art, quel empire sur soi-même ne suppose pas cette dissimulation profonde qui forme le premier caractère du vrai courtisan ! Il faut que sans cesse sous les dehors de l’amitié il sache endormir ses rivaux, montrer un visage ouvert, affectueux, à ceux qu’il déteste le plus, embrasser avec tendresse l’ennemi qu’il voudrait étouffer ; il faut enfin que les mensonges les plus impudents ne produisent aucune altération sur son visage.
Le grand art du courtisan, l’objet essentiel de son étude, est de se mettre au fait des passions et des vices de son maître, afin d’être à portée de le saisir par son faible : il est pour lors assuré d’avoir la clef de son cœur. Aime-t-il les femmes ? il faut lui en procurer. Est-il dévot ? il faut le devenir ou se faire hypocrite. Est-il ombrageux ? il faut lui donner des soupçons contre tous ceux qui l’entourent. Est-il paresseux ? il ne faut jamais lui parler d’affaires ; en un mot il faut le servir à sa mode et surtout le flatter continuellement. Si c’est un sot, on ne risque rien à lui prodiguer les flatteries même qu’il est le plus loin de mériter ; mais si par hasard il avait de l’esprit ou du bon sens, ce qui est assez rarement à craindre, il y aurait quelques ménagements à prendre.
Le courtisan doit s’étudier à être affable, affectueux et poli pour tous ceux qui peuvent lui aider et lui nuire ; il ne doit être haut que pour ceux dont il n’a pas besoin. Il doit savoir par cœur le tarif de tous ceux qu’il rencontre, il doit saluer profondément la femme de chambre d’une Dame en crédit, causer familièrement avec le suisse ou le valet de chambre du ministre, caresser le chien du premier commis ; enfin il ne lui est pas permis d’être distrait un instant ; la vie du courtisan est une étude continuelle.
Un véritable courtisan est tenu comme Arlequin d’être l’ami de tout le monde, mais sans avoir la faiblesse de s’attacher à personne ; obligé même de triompher de l’amitié, de la sincérité, ce n’est jamais qu’à l’homme en place que son attachement est dû, et cet attachement doit cesser aussitôt que le pouvoir cesse. Il est indispensable de détester sur-le-champ quiconque a déplu au maître ou au favori en crédit.
Que l’on juge d’après cela si la vie d’un parfait courtisan n’est pas une longue suite de travaux pénibles. Les Nations peuvent-elles paver trop chèrement un corps d’hommes qui se dévoue à ce point pour le service du Prince ? Tous les trésors des peuples suffisent à peine pour payer des héros qui se sacrifient entièrement au bonheur public ; n’est-il pas juste que des hommes qui se damnent de si bonne grâce pour l’avantage de leurs concitoyens soient au moins bien payés en ce monde ?
Quel respect, quelle vénération ne devons-nous pas avoir pour ces êtres privilégiés que leur rang, leur naissance rend naturellement si fiers, en voyant le sacrifice généreux qu’ils font sans cesse de leur fierté, de leur hauteur, de leur amour-propre ! Ne poussent-ils pas tous les jours ce sublime abandon d’eux-mêmes jusqu’à remplir auprès du Prince les mêmes fonctions que le dernier des valets remplit auprès de son maître ? Ils ne trouvent rien de vil dans tout ce qu’ils font pour lui ; que dis-je ? ils se glorifient des emplois les plus bas auprès de sa sacrée personne ; ils briguent nuit et jour le bonheur de lui être utiles, ils le gardent à vue, se rendent les ministres complaisants de ses plaisirs, prennent sur eux ses sottises ou s’empressent de les applaudir ; en un mot, un bon courtisan est tellement absorbé dans l’idée de son devoir, qu’il s’enorgueillit souvent de faire des choses auxquelles un honnête laquais ne voudrait jamais se prêter. L’esprit de l’Évangile est l’humilité ; le Fils de l’Homme nous a dit que celui qui s’exalte serait humilié ; l’inverse n’est pas moins sûr, et les gens de Cour suivent le précepte à la lettre. Ne soyons donc plus surpris si la Providence les récompense sans mesure de leur souplesse, et si leur abjection leur procure les honneurs, la richesse et le respect des Nations.
Notes pour Mézioud
Tout est faux dans la « question des immigrés », exactement comme dans toute question ouvertement posée dans la société actuelle ; et pour les mêmes motifs : l’économie — c’est-à-dire l’illusion pseudo-économique — l’a apportée, et le spectacle l’a traitée.
On ne discute que de sottises. Faut-il garder ou éliminer les immigrés ? (Naturellement, le véritable immigré n’est pas l’habitant permanent d’origine étrangère, mais celui qui est perçu et se perçoit comme différent et destiné à le rester. Beaucoup d’immigrés ou leurs enfants ont la nationalité française ; beaucoup de Polonais ou d’Espagnols se sont finalement perdus dans la masse d’une population française qui était autre. Comme les déchets de l’industrie atomique ou le pétrole dans l’Océan — et là on définit moins vite et moins « scientifiquement » les seuils d’intolérance — les immigrés, produits de la même gestion du capitalisme moderne, resteront pour des siècles, des millénaires, toujours. Ils resteront parce qu’il était beaucoup plus facile d’éliminer les Juifs d’Allemagne au temps d’Hitler que les maghrébins, et autres, d’ici à présent : car il n’existe en France ni un parti nazi ni le mythe d’une race autochtone !
Faut-il donc les assimiler ou « respecter les diversités culturelles » ? Inepte faux choix. Nous ne pouvons plus assimiler personne : ni la jeunesse, ni les travailleurs français, ni même les provinciaux ou vieilles minorités ethniques (Corses, Bretons, etc.) car Paris, ville détruite, a perdu son rôle historique qui était de faire des Français. Qu’est-ce qu’un centralisme sans capitale ? Le camp de concentration n’a créé aucun Allemand parmi les Européens déportés. La diffusion du spectacle concentré ne peut uniformiser que des spectateurs. On se gargarise, en langage simplement publicitaire, de la riche expression de « diversités culturelles ». Quelles cultures ? Il n’y en a plus. Ni chrétienne ni musulmane ; ni socialiste ni scientiste. Ne parlez pas des absents. Il n’y a plus, à regarder un seul instant la vérité et l’évidence, que la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture.
Ce n’est surtout pas en votant que l’on s’assimile. Démonstration historique que le vote n’est rien, même pour les Français, qui sont électeurs et ne sont plus rien (1 parti = 1 autre parti ; un engagement électoral = son contraire ; et plus récemment un programme — dont tous savent bien qu’il ne sera pas tenu — a d’ailleurs enfin cessé d’être décevant, depuis qu’il n’envisage jamais plus aucun problème important. Qui a voté sur la disparition du pain ?). On avouait récemment ce chiffre révélateur (et sans doute manipulé en baisse) : 25 % des « citoyens » de la tranche d’âge 18-25 ans ne sont pas inscrits sur les listes électorales, par simple dégoût. Les abstentionnistes sont d’autres, qui s’y ajoutent.
Certains mettent en avant le critère de « parler français ». Risible. Les Français actuels le parlent-ils ? Est-ce du français que parlent les analphabètes d’aujourd’hui, ou Fabius (« Bonjour les dégâts ! ») ou Françoise Castro (« Ça t’habite ou ça t’effleure ? »), ou B.-H. Lévy ? Ne va-t-on pas clairement, même s’il n’y avait aucun immigré, vers la perte de tout langage articulé et de tout raisonnement ? Quelles chansons écoute la jeunesse présente ? Quelles sectes infiniment plus ridicules que l’islam ou le catholicisme ont conquis facilement une emprise sur une certaine fraction des idiots instruits contemporains (Moon, etc.) ? Sans faire mention des autistes ou débiles profonds que de telles sectes ne recrutent pas parce qu’il n’y a pas d’intérêt économique dans l’exploitation de ce bétail : on le laisse donc en charge aux pouvoirs publics.
Nous nous sommes faits américains. Il est normal que nous trouvions ici tous les misérables problèmes des USA, de la drogue à la Mafia, du fast-food à la prolifération des ethnies. Par exemple, l’Italie et l’Espagne, américanisées en surface et même à une assez grande profondeur, ne sont pas mélangées ethniquement. En ce sens, elles restent plus largement européennes (comme l’AIgérie est nord-africaine). Nous avons ici les ennuis de l’Amérique sans en avoir la force. Il n’est pas sûr que le melting-pot américain fonctionne encore longtemps (par exemple avec les Chicanos qui ont une autre langue). Mais il est tout à fait sûr qu’il ne peut pas un moment fonctionner ici. Parce que c’est aux USA qu’est le centre de la fabrication du mode de vie actuel, le cœur du spectacle qui étend ses pulsations jusqu’à Moscou ou à Pékin ; et qui en tout cas ne peut laisser aucune indépendance à ses sous-traitants locaux (la compréhension de ceci montre malheureusement un assujettissement beaucoup moins superficiel que celui que voudraient détruire ou modérer les critiques habituels de « l’impérialisme »). Ici, nous ne sommes plus rien : des colonisés qui n’ont pas su se révolter, les béni-oui-oui de l’aliénation spectaculaire. Quelle prétention, envisageant la proliférante présence des immigrés de toutes couleurs, retrouvons-nous tout à coup en France, comme si l’on nous volait quelque chose qui serait encore à nous ? Et quoi donc ? Que croyons-nous, ou plutôt que faisons-nous encore semblant de croire ? C’est une fierté pour leurs rares jours de fête, quand les purs esclaves s’indignent que des métèques menacent leur indépendance !
Le risque d’apartheid ? Il est bien réel. II est plus qu’un risque, il est une fatalité déjà là (avec sa logique des ghettos, des affrontements raciaux, et un jour des bains de sang). Une société qui se décompose entièrement est évidemment moins apte à accueillir sans trop de heurts une grande quantité d’immigrés que pouvait l’être une société cohérente et relativement heureuse. On a déjà fait observer en 1973 cette frappante adéquation entre l’évolution de la technique et l’évolution des mentalités : « L’environnement, qui est reconstruit toujours plus hâtivement pour le contrôle répressif et le profit, en même temps devient plus fragile et incite davantage au vandalisme. Le capitalisme à son stade spectaculaire rebâtit tout en toc et produit des incendiaires. Ainsi son décor devient partout inflammable comme un collège de France. » Avec la présence des immigrés (qui a déjà servi à certains syndicalistes susceptibles de dénoncer comme « guerres de religions » certaines grèves ouvrières qu’ils n’avaient pu contrôler), on peut être assurés que les pouvoirs existants vont favoriser le développement en grandeur réelle des petites expériences d’affrontements que nous avons vu mises en scène à travers des « terroristes » réels ou faux, ou des supporters d’équipes de football rivales (pas seulement des supporters anglais).
Mais on comprend bien pourquoi tous les responsables politiques (y compris les leaders du Front national) s’emploient à minimiser la gravité du « problème immigré ». Tout ce qu’ils veulent tous conserver leur interdit de regarder un seul problème en face, et dans son véritable contexte. Les uns feignent de croire que ce n’est qu’une affaire de « bonne volonté anti-raciste » à imposer, et les autres qu’il s’agit de faire reconnaître les droits modérés d’une « juste xénophobie ». Et tous collaborent pour considérer cette question comme si elle était la plus brûlante, presque la seule, parmi tous les effrayants problèmes qu’une société ne surmontera pas. Le ghetto du nouvel apartheid spectaculaire (pas la version locale, folklorique, d’Afrique du Sud), il est déjà là, dans la France actuelle : l’immense majorité de la population y est enfermée et abrutie ; et tout se serait passé de même s’il n’y avait pas eu un seul immigré. Qui a décidé de construire Sarcelles et les Minguettes, de détruire Paris ou Lyon ? On ne peut certes pas dire qu’aucun immigré n’a participé à cet infâme travail. Mais ils n’ont fait qu’exécuter strictement les ordres qu’on leur donnait : c’est le malheur habituel du salariat.
Combien y a-t-il d’étrangers de fait en France ? (Et pas seulement par le statut juridique, la couleur, le faciès.) Il est évident qu’il y en a tellement qu’il faudrait plutôt se demander : combien reste-t-il de Français et où sont-ils ? (Et qu’est-ce qui caractérise maintenant un Français ?) Comment resterait-il, bientôt, de Français ? On sait que la natalité baisse. N’est-ce pas normal ? Les Français ne peuvent plus supporter leurs enfants. Ils les envoient à l’école dès trois ans, et au moins jusqu’à seize, pour apprendre l’analphabétisme. Et avant qu’ils aient trois ans, de plus en plus nombreux sont ceux qui les trouvent « insupportables » et les frappent plus ou moins violemment. Les enfants sont encore aimés en Espagne, en Italie, en Algérie, chez les Gitans. Pas souvent en France à présent. Ni le logement ni la ville ne sont plus faits pour les enfants (d’où la cynique publicité des urbanistes gouvernementaux sur le thème « ouvrir la ville aux enfants »). D’autre part, la contraception est répandue, l’avortement est libre. Presque tous les enfants, aujourd’hui, en France, ont été voulus. Mais non librement ! L’électeur-consommateur ne sait pas ce qu’il veut. Il « choisit » quelque chose qu’il n’aime pas. Sa structure mentale n’a plus cette cohérence de se souvenir qu’il a voulu quelque chose, quand il se retrouve déçu par l’expérience de cette chose même.
Dans le spectacle, une société de classes a voulu, très systématiquement, éliminer l’histoire. Et maintenant on prétend regretter ce seul résultat particulier de la présence de tant d’immigrés, parce que la France « disparaît » ainsi ? Comique. Elle disparaît pour bien d’autres causes et, plus ou moins rapidement, sur presque tous les terrains.
Les immigrés ont le plus beau droit pour vivre en France. Ils sont les représentants de la dépossession ; et la dépossession est chez elle en France, tant elle y est majoritaire. et presque universelle. Les immigrés ont perdu leur culture et leurs pays, très notoirement, sans pouvoir en trouver d’autres. Et les Français sont dans le même cas, et à peine plus secrètement.
Avec l’égalisation de toute la planète dans la misère d’un environnement nouveau et d’une intelligence purement mensongère de tout, les Français. qui ont accepté cela sans beaucoup de révolte (sauf en 1968) sont malvenus à dire qu’ils ne se sentent plus chez eux à cause des immigrés ! Ils ont tout lieu de ne plus se sentir chez eux, c’est très vrai. C’est parce qu’il n’y a plus personne d’autre, dans cet horrible nouveau monde de l’aliénation, que des immigrés.
Il vivra des gens sur la surface de la terre, et ici même, quand la France aura disparu. Le mélange ethnique qui dominera est imprévisible, comme leurs cultures, leurs langues mêmes. On peut affirmer que la question centrale, profondément qualitative, sera celle-ci : ces peuples futurs auront-ils dominé, par une pratique émancipée, la technique présente, qui est globalement celle du simulacre et de la dépossession ? Ou, au contraire, seront-ils dominés par elle d’une manière encore plus hiérarchique et esclavagiste qu’aujourd’hui ? Il faut envisager le pire, et combattre pour le meilleur. La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains.
DE LA BATAILLE (2)
Mon étonnement est qu’on survive à une bataille, quel qu’en soit l’événement. Comment ne pas mourir de chagrin, si l’on perd, et de joie si l’on gagne ? On peut éviter l’un fort aisément, en se faisant donner un des derniers coups de fusil de l’ennemi. Mais le moyen d’éviter l’autre, quand on débarrasse son cheval, avec peine, de plusieurs groupe de prisonniers, pour aller, au milieu des cris de joie d’une haie de soldats victorieux, bénissant le général, embrasser les généraux, et les officiers qui ont le plus contribué à la gloire de cette journée ? Quel moment, ô grand Dieu ! et les fanfares de l’armée… et les blessés qui se traînent, pour voir passer le général… et les belles actions qu’on se rappelle… et les récompenses qu’on fait pleuvoir… les croix, et les médailles qui se distribuent… De la confiance en sa fortune. De la confiance de la part de l’armée: de l’audace; de l’activité; courage de corps, et d’esprit. Qu’on ne désespère de rien, qu’on ose tout, qu’on enfonce son chapeau. La bataille est gagnée.
POSITION : FORET DES INDIENS
Allons. La vraie vie est absente. La cherchant de mon pas léger (hélas, j’ai du mal à peser), j’entre irrégulièrement en guerre. Contre qui ? Etats Nations TransNations tous assemblages spectaculaires qui, premier tort, veulent non seulement me posséder me définir mais encore me faire dire que de mon plein gré je leur appartiens. Regards devenus appareils photographiques me pétrifient en diverses poses, asphyxie d’ « amour » (l’amour est absent), travail, élimination systématique de la pensée et du langage par quelque groupe de gens bien intentionnés qui donne le ON et la vie qui va avec. Prisons de l’humain dans les sphères du social, ça communique... Misère. J’entends ma voix communicante qui ne dit rien. Faudrait-il pas être souverainement sourd ? La communication me casse les oreilles.
Je voyage. En d’autres lieux il reste des familles d’êtres bambous, comme il reste des forêts, tenant bravement tête au désastre. Ce sont des Indiens de toutes tailles et couleurs, cachés dans le temps. Je flotte carrément et me rattrape aux petites branches des histoires. Leur mythologie généreuse s’ouvre et m’accueille, je me fonds dans le paysage. Ils sont en guerre depuis 15 ans, des siècles d’une géographie sans calendrier (disent les zapatistes, mais ils ne sont pas les seuls habitants de la forêt). Le matin où ils sont arrivés pour prendre la ville personne ne les a vus, si habitués qu’étaient les yeux à ne pas les voir.
Il faut rien moins que des légendes pour aborder le vrai monde.
Je découvre dans l’Ailleurs que le seul pays auquel j’appartiens est la langue. Je voudrais creuser dedans quelques galeries d’une Odyssée des Indiens, tristement maudits par les dieux machines, seuls à affronter le péril. Je manque encore de souffle, j’attends qu’ils dispersent les frontières.
DE LA BATAILLE (1)
« Il y a tant de choses à en dire qu’on ne peut pas l’exprimer. Pour en bien parler, il faudrait, je crois, un moment d’ivresse comme lorsqu’on en gagne. Une bataille est une ode de Pindare. Il y faut apporter un enthousiasme qui tient du délire. Si l’on en a, qu’on s’en rapporte aux premières mises du génie. Il offre la victoire : mais c’est l’esprit ensuite qui s’en saisit. Il n’y a pas une marche servile à suivre. Les premiers calculs tombent par des choses impossibles à prévoir. Après les ressources qu’on a dans le mécanisme des troupes, c’est encore au génie à se charger du succès. C’est le génie qui découvre le mal, et qui le répare. Son coup d’œil est d’éclair. Son résultat est la foudre. Personne ne peut être sûr du gain d’une bataille. Mais on doit l’être, de ne pas être défait. Mars, avant le dieu d’Israël, était le dieu des armées : mais le hasard en est le démon. La mort d’un aide de camp, une chute de cheval, un mot pour l’autre, un défaut de prononciation dans une des langues que parle notre armée surtout, font tomber, d’un seul coup, les élans du génie, et les calculs de l’esprit. C’est en rougissant, et la larme à l’œil, que je suis obligé de nommer ce mot horrible, dans cette occasion-ci, le bonheur ; et de prier le ciel de m’en accorder. J’ai vu gagner une bataille qu’on croyait perdue (1). J’en ai vu perdre une qu’on croyait gagnée, en quittant le champ de bataille, pour faire compliment au général (2). J’en ai vu gagner une, par l’aile gauche qui ne devait être qu’une fausse attaque, dans le temps que l’aile droite, composée de 40000 hommes, ne fit rien qu’une sottise qui heureusement n’eut pas de suite3. J’en ai vu gagner une, malgré la faute de trois commandants de corps d’armée de la droite, celle de celui du centre, et une cinquième de celui qui commandait la cavalerie de la gauche (4). J’en ai vu perdre une, parce qu’on porta toutes les troupes, supérieures de moitié en nombre, à un marais sur la droite, inattaquable (5). J’en ai vu perdre une, parce qu’on prit toute l’armée ennemie pour une avant-garde (6). Une autre, où je n’étais pas, se perdit en partie, par la paresse d’un adjudant général, qui ne porta pas l’ordre à la cavalerie, de ne pas aller au fourrage (7). Une autre, où je n’étais pas non plus, se gagna, parce que l’ennemi passa les haies, et donna prise au coup d’œil, et à la valeur rapide de M. de Loudon (8). J’ai vu gagner une affaire considérable, parce que, avec un talent sans égal, M. de Lacy fit tout ce qu’il voulut de l’ennemi qui ne gâta, ni ne garda un chemin (9). J’ai vu perdre une bataille, parce qu’un général d’exercice, faisant serrer à droite, pour boucher inutilement une ouverture, fit abandonner le point nécessaire, pour lequel on s’était battu toute la journée (10). J’en ai vu gagner une, parce que le colonel Varenne fut tué, avant d’appliquer tout à fait l’ordre du roi. J’en ai vu gagner une, parce que le roi plaça mal deux piquets. J’ai vu gagner l’affaire la plus essentielle, parce que l’ennemi attaqua une hauteur impraticable, au lieu de la tourner (11) : et qu’un commandant de grenadiers, sortant de sa tente à tous moments, pendant la nuit, pour raison de santé, entendit, aperçut, et fit marcher tout de suite. J’ai peut-être contribué un peu au succès d’une autre, qui de même que les deux autres, valait une bataille parce que 2 ou 300 volontaires que je conduisis, se mirent à descendre, en pleine course, une montagne avec l’ennemi, pour faire finir une mousqueterie qui nous ennuyait (12). J’ai vu le siège de Schweidnitz, dépendant d’un abattis que je défendais, et où j’ai été tourné, et bien battu, parce que personne ne savait que j’y étais, et en ignorant l’importance, ne m’est venu secourir et renforcer (13). J’ai vu une sortie devenir presque une bataille gagnée, parce qu’un mauvais ingénieur n’avait pas mis deux pièces de canon entre la mer et une redoute (14). J’ai couru risque de me voir empêcher d’ouvrir la tranchée, parce qu’on oublia d’ôter la sonnette à tous les bœufs qui me portaient des fascines (15). Qui peut prévoir toutes les imbécillités, et tous les hasards ? Un rien, enfin, décide du sort d’une journée qui décide celui d’un empire : et l’on est, par l’évènement, ou Achille, ou Thersite. [...] »
1 Collin.
2 Torgau.
3 Breslau.
4 Hochkirch.
5 Leuthen.
6 Liegnitz.
7 Prague.
8 Francfort.
9 Maxen.
10 Encore une fois Torgau, Collin, Hochkirch.
11 Adelsbach.
12 Goerlitz.
13 Ludwigsdorf.
14 Oczakof.
15 Belgrade.
- Elle s’appelle Sprezzatura.
- de Castiglione ? Il Cortegiano ?
- Oui, la sprezzata desinvoltura…
- Vertu cardinale, non ?
- Je crois. Un don, gratuit, qui engendre lui-même le don de la grâce qui est don, qui est grâce… don de la grâce transsubstantié en grâce du don. Je ne sais plus qui a dit : « Le totalitarisme […] ne sera vaincu que par le raffinement… un raffinement systématique, sauvage… pas par les bons sentiments… surtout pas ! » ?
- Céline ?
- Pas loin. Cela valait le coût de faire une revue pour remercier ?
- Pour… remercier ?!
- Naturellement ! Tous les six mois, quelques textes inédits, peu traduits ou oubliés refont surface. Changement de coordonnées ou de perspective, au choix… Votre corps n’est plus le même corps… un thème abordé librement et dans tous les sens… de l’érudition, de la pensée, beaucoup de joie… Je vois difficilement comment mieux rendre hommage à cette grâce.
- Vous voulez dire à ce don ?
- A vous de l’entendre comme il vous conviendra.
- On commence par la stratégie.
- Vous êtes des spécialistes ?
- Au contraire, amateurisme complet ! Seule manière d’échapper aux gangues aplanissantes ; seule manière d’y voir clair…
- Vous lisez beaucoup de revues, j’imagine ?
- Le moins possible. Ou plutôt, l’essentiel : Ligne de risque, l’Infini, pas grand-chose d’autre; d’ailleurs que lire d’autre : désert un peu partout, n’est-ce pas ?
- Mais pourquoi en ajouter une nouvelle ?
- En fait, il n’y a pas de raison. C’est ainsi, « sans pourquoi ». Je crois que cela convient bien à ce petit groupe qui n’en est pas un.
« Comme il arrive souvent qu’un Prince a la guerre à soutenir de plus d’un côté de son état, et qu’il ne se trouve pourtant pas tristement réduit à la nécessite de la défensive partout : il me paraît utile de dire ici un mot de cette nature de guerre défensive, qui l’est par choix d’un côté, pendant que dans les autres pays, le Prince soutient une autre espèce de guerre.
Celle-ci se doit faire avec bien des circonspections. Le dessein de la défensive se doit d’être caché à l’ennemi, autant qu’il est possible. Il ne faut pas lui laisser pénétrer ce projet assez tôt, pour qu’il ait le temps de se préparer à une guerre offensive, qu’il serait le maître de ne commencer que lorsqu’il le jugerait convenable, pour troubler le projet de la campagne du côté que l’on aurait projeté l’offensive. Et cela, parce qu’il rendrait aisément la campagne désagréable partout, par la nécessité où l’on se trouverait de se dégarnir de troupes dans le pays où l’on aurait résolu d’être le plus en force ; et que le temps qu’il faudrait que les troupes employassent en marches, pour soutenir le pays fortement attaqué, étant pris sur celui de l’action de la campagne, il se trouverait qu’on aurait perdu celui d’agir offensivement du côté où l’on avait résolu de faire.
Cette espèce de guerre défensive par choix, ne se doit jamais faire que du côté où l’on est sûr de réduire l’ennemi à passer une rivière difficile, ou un pays serré et coupé de défilés, pour pouvoir pénétrer dans le pays ; et lorsque l’on a sur cette rivière une place forte et bien munie, que l’on saura être un objet indispensable, par l’attaque de laquelle il faudra bien que l’ennemi commence, et devant laquelle on pourra présumer qu’il perdra un temps assez considérable, pour avoir le temps de la secourir, ou de le combattre.
Il n’est jamais prudent à un général de prendre ce parti si absolument, qu’il s’ôte tous les moyens de profiter des mouvements hasardeux qu’un ennemi qui veut entreprendre est quelquefois forcé de faire. La disposition pour la défensive doit toujours être telle que l’on puisse faire changer la constitution de cette espèce de guerre.
Le général le plus vif et le plus pénétrant l’emporte toujours à la longue, sur celui qui ne possède pas ces qualités au même degré ; parce qu’il multiplie tellement les petits avantages par son activité et sa pénétration, qu’à la fin ces succès légers lui en procurent un grand et décisif.
Une règle générale pour la manière de donner les assauts est de partir de fort près et d’attaquer par un front qui embrasse et soit plus étendu que le front attaqué. »
* Lettre à son père Isaac, 18 juin 1675 au camp d’Altenheim.
Stratégies évangéliques (1)